Vivre ensemble et habiter

Ce texte est une libre réaction sur le thème des Rencontres du Vivre Ensemble, à Lyon, auxquelles le bureau de Fonder Demain était invité par l’association Habitat et Humanisme que nous vous invitons à découvrir.

Si l’association de ces deux expressions nous semble de prime abord courante, il n’en faut pas moins évoquer le paradoxe réel qu’elle exprime. J’habite chez moi, avec celui ou celle que j’ai choisi, avec la famille que je reçois ou fonde, ou encore avec une communauté dont je suis membre, en tout cas avec les miens. « Habiter » suggère un temps long, une installation pérenne sinon définitive. Ce n’est ni « passer », ni « séjourner », c’est accepter de prendre racine.

L’expression « vivre ensemble», à l’inverse, laisse imaginer une forme de coexistence a minima : elle renvoie à ce qui est exigible comme interactions avec ceux que je n’ai pas choisis. Elle suggère une vision individualiste de la société dans laquelle nous vivrions ensemble mais ne fonderions pas ensemble une Cité, comme si nous étions juxtaposés aléatoirement. L’associer au verbe habiterpermet précisément de sortir des limites potentielles de l’expression et de rappeler qu’il n’est d’autre manière de vivre durablement ensemble que de consentir à habiter pleinement une même maison, un même immeuble, un même quartier, une même ville ou un même pays. Comme l’a rappelé Jean-Noël Dumont, on ne vit vraiment ensemble que si l’on partage une communauté de destins et si l’on développe une amitié commune. Cela n’est possible que si l’on décide d’établir une relation durable et concrète, qui donne de la chair à ces deux piliers fondamentaux. Cela passe par un territoire commun. C’est cette image de la a ville qui a structuré notre imaginaire collectif. Que l’on songe aux clefs des villes, aux portes et aux murailles qui, la paix acquise, ont gardé leur fonction symbolique. L’expression la plus forte de cet idéal est donnée par le livre des Psaumes, qui évoque Jérusalem comme « la ville où tout ensemble ne fait qu’un ».

Cependant, « ne faire qu’un » en habitant pleinement les territoires où nous vivons n’est pas simple. Cela demande de rejeter ce qui, dans le réflexe naturel de protection de sa communauté immédiate, en particulier de sa famille, se mue en rejet, en crainte et en ghettoïsation. Croire qu’une communauté où tous se sont choisis sur leur ressemblance sociale relève de la construction de la Cité est une erreur. De même, croire naïvement qu’un agrégat périphérique de personneset de familles qui subissent leur habitation peut fonder la Cité est aussi une erreur. Pour éviter ces deux écueils et appuyer la Cité des hommes sur des quartiers et des villes « équilibrés », selon l’expression chère à Habitat etHumanisme, quelle est la solution ? Doit-on miser sur une intervention volontaire des acteurs ou sur obligation extérieure qui s’imposerait à tous ? Sans doute la réponse est-elle dans un dépassement de cette dialectique, comme l’ont montré les intervenants des rencontres de décembre. Le cadre légal est nécessaire mais n’est souhaitable que dans la mesure où il est réaliste, ne croyant pas bâtir des cités idéales ex nihilo mais unifiant, encadrant et déployant ce que l’ingéniosité etla générosité des acteurs ont suscité.

L’exemple donné de Georges Adilon, architecte d’un grand établissement scolaire, observant d’abord où les élèves passaient avant de dessiner des passages, est très éloquent. Une fois les chemins empruntés, on peut les baliseret éviter que certaines fortes têtes choisissent des chemins de traverse au détriment des autres. En revanche, définir un chemin préalable et central en matière de « vivre ensemble » ne peut que décupler les fruits pourris du sentiment de protection. Aux citoyens, alors, de réfléchir et d’agir pour que soit fondée une authentique Cité sur des bases solides. Celle-ci est la condition de l’accueil des plus faibles et de leur insertion. En effet, seuls ceux qui ont déjà beaucoup peuvent croire faire du monde leur vaste village. Les humbles, eux, aspirent à habiter une terre, un humus, et il est de la responsabilité de tous que celle-ci soit vivable et habitable.

Louis Manaranche

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