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   Voilà une question à laquelle des milliers de géographes, d’historiens ou de simples citoyens ont essayé de répondre.De fait, la réponse n’est pas si simple. On répond spontanément que c’est avant tout une entité géographique mais ce sous-continent a des frontières bien peu convaincantes : l’Oural est à peine plus imposant que le Massif Central et le Bosphore n’a pas empêché une même ville de s’établir sur les deux rives du détroit. On tente ensuite d’explorer la piste des racines : l’Europe c’est l’arbre qui a poussé sur les semences d’Athènes, Rome, Jérusalem, de la chrétienté médiévale, des grandes découvertes, de la philosophie des Lumières, des révolutions industrielles et du rejet des totalitarismes. Assurément, mais on ne peut décemment prétendre que tout cela fasse quelque chose d’a priori homogène. D’ailleurs, l’Amérique du Nord et de manière plus mêlée l’Amérique latine et l’Océanie peuvent aussi revendiquer cet héritage. Mais alors que reste-t-il ? Un ensemble économique ? C’est certain mais on sent que c’est bien peu. Un ensemble politique ? C’est ambitieux mais bien incertain !

   Comment, dès lors, caractériser l’Europe ? Sans doute par ce qui en fait la fragilité. Deux idées phares doivent retenir notre attention : l’État-nation et un certain rapport à la culture.

   C’est en effet en Europe qu’a émergé ce que le philosophe Rémi Brague a appelé un certain rapport à la « secondarité culturelle ». L’Europe a reçu sa culture philosophique et sa foi religieuse de contrées éloignées, ce qui incite à une forme d’humilité. Platon et Aristote sont des Grecs que l’on adopte comme tels, dans une langue dont même l’alphabet est étranger à la masse des Européens, on chante depuis des siècles dans les églises, de la Pologne à la Bretagne, la petite colline de Sion, baignée du soleil de Judée. À une échelle moindre, l’histoire des Gaules elle-même n’est connue que par le témoignage des ennemis romains dont la victoire a été si féconde. Qu’est-ce à dire ? L’Europe entretient à l’égard de la culture un rapport fait de quêtes progressives, d’apports et de renaissances. Cela lui permet de bien discerner ce qu’est une culture : une manière particulière de dire le mystère de l’homme. Pas une idéologie qui aurait un dessein sur l’homme – c’est le propre des totalitarismes – ni une vision restrictive de celui-ci, plus à la mode de nos jours, qui ferait de l’homme un simple acteur économique ou un simple individu libre de fixer ses normes et ses limites.

   L’autre spécificité – qui fragilise autant l’Europe que son absence de culture identitaire et claironnante – c’est l’État-nation. La communauté nationale, façonnée par une langue, des mœurs, des coutumes, parfois une foi communes, a fait valoir le droit d’être gouvernée de manière autonome, quand bien même la communauté voisine partagerait les trois quarts de ces caractères. De la même manière que le rapport à la culture a entraîné une humilité à l’égard de la vision de l’homme, cette idée, arrivée à maturation après bien des guerres, a permis une humilité à l’égard de la politique. Il est désormais vain de tenter de trouver le plus petit commun dénominateur pour faire un grand ensemble impérial ou une grande gouvernance commune qui aurait à terme toute l’autorité politique pour elle. L’État-nation trouve sa place dans un beau principe qui honore la liberté et l’autonomie des personnes et des communautés : la subsidiarité, ce qui veut dire à chaque échelle selon sa pertinence.

   Depuis quelque temps, les décideurs européens semblent avoir oublié ces deux traits constitutifs de notre identité commune. Les exemples sont légion dans tous les domaines mais il suffit d’évoquer la toute récente et grave résolution de Madame Estrela, qui vise à aplanir toutes les particularités nationales en termes de « droits sexuels et reproductifs ». Néanmoins, on aurait tort de ne penser à ces piliers que lorsqu’un péril est mis face à nos yeux. On pourrait par exemple y songer en mai prochain, lorsque dans le pluralisme des nations nous serons appelés à dire quelle Europe nous voulons…

Louis Manaranche

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